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Etude caissièredesupermarchélogique

Rassurez-vous, je suis parfaitement conscient...

...de foncer dans le mur avec ce sujet qui, déjà, j'en suis certain, provoque en vous le même enthousiasme que la diffusion d'un reportage sur l'utilisation du crachoir à travers les âges.

Carrefour, l'un des supermarchés géants de la grande distribution, avide de profits autant que de superlatifs, est un lieu d'étude formidable, que ce soit pour les économistes, les psychologues, les spécialistes de la consommation ou les sociologues. Cette enseigne (comme les autres, mais il se trouve que c'est là que je fais mes courses, donc, voilà...) est en effet capable d'exploiter aussi bien les manufacturières mineures de l'Asie du même nom que les étudiantes majeures de France, de Navarre, et de partout où Carrefour est représenté, si ce n'est sous son nom, au moins sous celui d'une de ses filiales... Mais ce n'est pas le sujet qui m'intéresse aujourd'hui.

Non, ce qui me tarabuste le cortex énergiquement, c'est l'employée en blouse banalisée, la femme cul-de-jatte qui codebarre tout ce qui lui passe entre les mains huit heures par jour, la créature multiple et uniformisée qui arbore malgré elle et sans fierté aucune les armoiries de l'enseigne qu'elle représente vaillamment afin de gagner sa croûte. En effet, j'estime que cette aimable corporation mérite un hommage légitime, chose qui me tenait à coeur depuis pas mal de temps.

La caissière de supermarché est à géométrie variable... Patiente ou empressée, souriante ou taciturne (ça fait cher en loyers ! ...comprenne qui veut), mais elle est le seul contact humain direct entre le consommateur et le cyclopéen système de consommation ! J'aimerais que tout le monde soit conscient de ça.

Et pour cela je lui dis "merci" : Merci !

A l'heure où, dans certaines grandes surfaces, on a la possibilité de scanner soi-même ses achats sur de froides vitres striées de lasers rouges peu enclins à toute velléité communicative, oui, à cette heure où on peut d'un seul clic, le fondement vissé à sa chaise, se faire livrer devant la porte les produits de sommation à la con qui nous rassurent sur notre capacité à nous soumettre à la pub, eh bien à cette heure sinistre et glacée je veux plus que jamais conserver ce contact humain rarissime dans le processus de l'emplette stomacho-motivée. Si elle n'est plus là, si elle disparait de la chaîne, plus rien ne me séparera de l'acte profondément déprimant et mécanisé du bête stockage de vivres contre paiement, lui-même déjà rendu abstrait par l'utilisation de cartes à puces. Jusqu'ici, je prends encore plaisir à faire mes courses, je transforme les rayons en pistes de caddie, je rends ludique mon errance désordonnée d'un rayon à l'autre, évitant de faire le même parcours "logique" que les optimisateurs de la grande surface...

Comme pour une roulette russe, je charge un seul tapis parmi une vingtaine, sans savoir si au bout de celui-ci m'attend un contact humain et affable, ou la dépressive chronique de l'équipe du soir des caissières de Carrefour. Parfois, c'est sur elle que je tombe ; l'épaule basse et le regard perdu, la bouche tombante comme un accent circonflexe, elle semble attendre que la Grande Faucheuse pose sur son tapis une lame neuve... C'est là que la magie est susceptible d'opérer : un simple bonjour ne suffit pas toujours, alors j'agrémente en général d'un petit "ça fait long les journées, hein !" Pour peu qu'apparaisse un signe d'ouverture à une éventuelle communication, même plus insignifiante et plus éphémère qu'une notoriété staracadémique, et j'enchaîne avec un bête "ça va, il est tard, vous avez bientôt fini..." Le tout avec le sourire. Ca coûte quoi ? Rien, ça n'apparait même pas sur la note ! Ca ne rapporte rien non plus, me direz-vous. Mais vous faites chier à la fin ! Et pourquoi est-ce que tout ce qu'on fait devrait forcément nous rapporter quelque chose ?

Bon, en même temps, vous avez raison : ça me rapporte la satisfaction d'avoir fait sourire et d'avoir prouvé à une machine qu'elle était humaine. Asimov serait fou de joie s'il me lisait (ben oui pourquoi pas ? Je l'ai bien lu, moi !)

Et pourtant, n'aurait-elle pas toutes les raisons de ne plus y croire ? Le défilé de clients méprisants ou indifférents dont elle est nourrie tout au long de la journée ne lui ferait-il pas perdre la foi ? Je n'en sais rien, mais je me doute que ça ne doit pas aider.

Anecdotons : aujourd'hui, coup de chance ! A la caisse où j'avais déposé la dizaine d'articles destinés à donner à mon frigo des raisons d'exister, je me retrouve coincé par la cliente précédente qui conteste le prix d'un parfum bon marché supposé être de 50% réduit par l'effet saisonnier des soldes. Cliente peu souriante s'il en est, elle presse la jeune fille emblousée de téléphoner à son/sa chef afin de régler le litige, ce que l'autre fait avec amabilité sous les coups d'oeil acérés et menaçants de la bloqueuse de file d'attente. Tout en montrant à la caissière gênée qu'aucune impatience ne me guette et qu'elle peut gérer son impondérable en toute sérénité, je profite de ma position pour observer les attitudes de ses consoeurs et de leurs clients. Très instructif ! Une faculté d'adaptation remarquable. Souriez et elles vous sourient aussi. Soyez fermés, et elles n'insisteront pas pour briser la glace. Ignorez-les copieusement... épluchez votre ticket de caisse, parce que j'ai deviné, dans le regard désemparé de certaines, l'envie de compenser le manque d'humanité qui leur fait face par une vengeance sournoise. Le plus bel exemple, à la caisse contiguë, une arrogante persuadée d'être plus importante que le commun des mortels a posé ses courses sur le tapis, récupéré celles-ci à l'autre bout, inséré sa carte bancaire dans le lecteur, pris ses tickets de caisse et filé, le tout quasiment sans décrocher un regard à l'esclave fournie par le magasin. Mais pire que tout, pendant toute la durée de l'action, elle parlait à son kit mains libres ! Maudits soient les dieux mensongers et abusifs Bouygues, SFR ou Orange ! Vous souillez l'humanité en brisant sa plus élémentaire source de vie tout en faisant croire que vous l'amplifiez : la communication.

Caissières du monde entier, je vous admire et vous respecte (sauf les vraies antipathiques que j'autorise à mal vieillir, car elles parsèment inévitablement vos rangs, comme partout). Sans les brefs échanges, parfois mués en petites conversations, que nous partageons, vous me faites sentir plus sommateur que con car au-delà de la banalité de nos paroles, nous nous prouvons mutuellement que nous existons, en tant qu'individus, au sein d'une masse grouillante et matérialiste. Et ça, ça n'a pas de prix...

...En tout cas, ça n'a pas de code barre pour l'instant.



20/01/2009
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