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Petit vague à l'âme

Il est des puits profonds qui ne retiennent du ciel qu'un sombre reflet, sur une eau noire, stagnante et malodorante. Parfois, il me semble n'être pas capable de voir autre chose depuis le fond du trou dans lequel je m'installe de temps en temps lorsque la vie me pèse. Il y fait froid. J'ai beau regarder en l'air, la nuit reste omniprésente, opaque et lourde, et le scintillement des étoiles est terne à côté de la triste lumière qui emplit ces yeux humides à l'heure du départ.

Il est des océans éternels qui viennent nous espionner sur les plages, dans les ports, au pied des phares, et qui entraînent au large ce qu'ils ont vu de nous pour en conserver à jamais l'image gravée sous l'écume, photographies salées volées par les vagues. Je me prends parfois à regarder ces étendues infiniment renouvelées auxquelles toute vie est liée. Cela me donne le vertige, comme lorsque je pense, en regardant la Lune, que si quelqu'un la regarde en même temps, à 5000 km de là, c'est comme si nous étions côte à côte.

Il est des forêts humides dans lesquelles mes pas solitaires ont laissé leur empreinte. La lumière du soleil filtrant sous les frondaisons ne m'y a jamais réchauffé ni séché. Les multiples sons de la solitude sylvestre - un rongeur fuyant mon approche, ou encore un invisible filet d'eau coulant sous un tapis de feuilles mortes - sont les meilleurs amis de l'introspection, et les meilleurs catalyseurs de l'auto-critique. Ces forêts perdues sont détentrices de nombre de mes secrets.

Il est des lieux magiques, couverts de bruyère empourprant les collines, où le soleil et les lacs s'accouplent lentement autour de hautes forêts et de vieilles pierres pour engendrer des atmosphères fantastiques. Les disparus y sont toujours présents, et un passé incertain semble vouloir y lier mon âme. La simple évocation de ses décors d'herbes grasses plus vertes que nulle part au monde suffit à enivrer mes songes, à faire voyager mes désirs contre les vents du nord afin d'y puiser les plus fortes émotions.

Et il est tant d'hommes qui gâchent tout... Si seulement je n'en faisais pas partie !


Posté le 23/04/2009 | 77 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

Petit formatage entre amis.

"The end is nigh"...

...clame Rorschach. Pas le peintre abstrait helvétique, hein, je parle du personnage charismatique de l'oeuvre de Gibbon. Je reprends cette assertion à mon compte, enfin presque, ne pouvant m'octroyer l'entière paternité de ce qui suit puisqu'issu d'une conversation à la terrasse d'un café avec Marcel Frunobulax dont je tairai ici la véritable identité. Donc, "la fin est proche" qu'il dit. La fin de quoi ? J'ai envie de dire "la fin du désir et de l'autonomie de la culture individuelle". D'ailleurs, puisque j'en ai envie, je le dis : La fin du désir et de l'autonomie de la culture individuelle est proche, mes amis !

- Qu'est-ce qu'il dit ?

- Il dit que la fin du désir et de l’autonomie de la culture est proche.

- … ?

- Il dit qu’on se laisse aller à devenir con si tu préfères.

- Même lui ?

- Ben y'a intérêt !

Bon, c'est résumé un peu abruptement mais en gros, c'est sur ça que je veux alerter mes contemporains, ou à défaut, mes copains qui me liront (ce qui réduit déjà nettement l'impact). La question est : à quel moment nous donne-t-on le choix de découvrir des objets artistiques différents, c'est à dire non imposés par, on va dire, une idée que se font les diffuseurs de ce qui plait au plus grand monde ? C'est pas clair ? Je le conçois. Je prends donc pour exemple l'anecdote qui nous a conduit à aborder ce sujet entre deux "Orangina", reconductibles toutes les 30 minutes sous peine de se voir priés de quitter le bistrot. Je sais, ça n'a rien à voir, mais je tenais à souligner cet odieux "pousse-à-la-conso" imposé par les tavergistes du Cours Mirabeau. L'anecdote en question repose sur l'ambiance musicale diffusée sous la tonnelle et qui consiste en un rythme binaire répétitif qui endort la vigilance des cerveaux en quête d'originalité musicale. Bien sûr, le but est de créer une ambiance "sympathique", "détendue"... un "confort", une "facilité" qui, à mon sens, nivelle par le bas. En tout cas, le but n'est certainement pas de faire réfléchir les consommateurs, sinon ils ne renouvelleraient pas leur consos aux tarifs exorbitants pratiqués dans les lieux touristico-qui-s'la-pètent. Et là on va me dire, "ouais, tu fais chier, justement si on va boire un coup au bistrot, c'est pour se détendre".

Dites-le.

Bien. A cela je répondrai... Je sais, et c'est louable. Mais à force de vivre dans cet environnement de facilité, de somnambulisme, d'acculturation forcée par des balises anesthésiantes qui s'insinuent sournoisement dans le ronronnement de tout ce que les medias peuvent trouver comme moyen de diffusion, et bien à force d'à force, tout le monde va se retrouver avec les mêmes références. Un bon conditionnement fourni par les radios, la télé, les lieux de "détente" à la mode (bars, boîtes de nuit, certains restaurants...). Inconsciemment, on se retrouve tous avec un éventail de choix culturels qui se réduit petit à petit. Contre-exemple pour accréditer cela : un jour, je m'étais installé dans un bar pour écrire un peu et pour savourer un chocolat chaud, et au bout de 5 minutes, je réalise que quelque chose est inhabituel ; et en un instant, je comprends qu'il s'agit de la musique diffusée sur la chaîne hi-fi. Je suis même allé demander au patron de l'établissement l'origine des sons inattendus qui s'engouffraient dans mon crâne et il m'a sorti un CD du Kronos Quartet, musique minimaliste s'il en est, mais qui a le mérite d'offrir à la conscience l'existence d'autre chose qu'une pop technoïde abrutissante dont il est difficile de différencier les titres tant les similitudes sont partout, dans le rythme, la cadence, la tonalité... Abreuvés de cette musique rappelant le rythme des machines de l’usine comme un fond sonore familier, comment faire naître l’envie d’autre chose ? Comment désirer ce dont on ne cherche même pas à imaginer l’existence ? Simple mauvaise volonté générée par une fainéantise elle-même issue d’un manque de volonté, etc… Cercle vicieux. Ou plutôt tourbillon terrible tel le puissant maelström qui entraîne impitoyablement dans les profondeurs sombres et glacées des mers nordiques le génial Nautilus du Capitaine Némo, ses innovations, ses uniques spécificités, ses richesses et les trésors culturels qu’il renferme. Comment lutter…?

Ça me rappelle également ce restaurant où une amie m'a dit, en entendant en fond sonore la danse des chevaliers extraite du "Roméo et Juliette" de Prokofiev : "Tiens, c'est la musique de la pub pour Egoïste de Chanel"... Bien sûr, on n'est pas obligé d’être adepte de musique ruskoff, si classique soit-elle, mais au moins il y a eu là quelque chose qui a suscité une curiosité, un sursaut neuronal, et c'est ça que je redoute de voir disparaître au profit d'une soupe populaire tiède et fade mais qui s'avale sans même qu'on y pense.

Je pourrais faire le même discours autour d'exemples cinématographiques. "Les Ch'tis" c'est marrant, mais j'ai vu Zoé Felix dans un rôle autrement plus fort. Et puis Bali, c'est pas Bergues ! Marylin était une belle pin-up, mais allez voir "Les Désaxés" ! Kim Bassinger a fait transpirer des millions d'hommes dans "9 semaines et demi", mais qui l'a vue dans "8 miles" ou plus récemment dans "Loin des terres brûlées" ? Même Jean-Claude Van-Damme qui est ce que la terre porte de plus populaire (au sens mélioratif du terme) et de moins subtil (au sens coup-de-tatanne-dans-la-gueule du terme) a fait quelque chose d'extraordinaire avec "JCVD"...

Même chose avec la littérature, la BD, les arts plastiques...

Attention, pas d'élitisme ou quoi que ce soit du genre ici. Il y a plein de gens talentueux qui bénéficient d'une notoriété tout à fait légitime, et j'en apprécie une quantité non négligeable, mais il faut faire varier les goûts. Les pâtes, c'est bon. La purée aussi. Un bon steak saignant idem. Mais pourquoi s'arrêter là et ignorer un pavé d'autruche, une sauce bizarre à base Boursin, un pigeon en croûte qui sent bon le sous-bois automnal...?

Bon, vous avez pigé où je veux en venir : SOYEZ CURIEUX ! C'est la clé pour se sentir vivre, pour savourer ce qu’on partage avec ceux qu’on aime, pour, paradoxalement, se sentir plus en empathie avec le reste de la société qu'en se calquant sur la masse clubeuse qui n'arrive plus à fixer son attention sur un objet musical ou filmique ; là, je pense au con qui n'a pas arrêté de consulter ses SMS et d'en envoyer toutes les 5 minutes (je n'exagère pas !) pendant que sur l'écran Clint Eastwood copinait difficilement avec des Viets dans "Gran Torino"... Au lieu de partager le plaisir du film avec son pote assis à côté de lui, il s’est renfermé dans son monde factice plein de vide. Ça s’appelle « oublier que l’autre existe », et comme l’autre est un miroir de soi, c’est en fin de compte quasiment une négation de soi. Le tourbillon de Jules Verne.

Pour pas qu’elle coule ta pierre

Il aurait fallu lui mettre une bouée,

Ou que je t’apprenne à lancer

Mais je m’occupais trop de mon galet…

Les ricochets – Benabar (hé oui, artiste populaire)


Posté le 10/04/2009 | 71 consultations | 1 commentaires | Voir et commenter l'article

TWENY-ONE !!!

Tout lecteur assidu...

...de cet espace vasouillard doit se souvenir d'un article écrit il y a environ 3 mois dans lequel je me livrais à une publicité éhontée pour le blog du magazine XXI, et pour le magazine lui-même (vous savez, fait avec du papier, qu'on tient entre les mains, et où les pages ne se tournent pas avec la molette de défilement de la souris...). Dans le même temps, j'avais offert à vos cerveaux ébahis un lien direct vers le blog en question dans la section "liens/partenaires" que vous pouvez trouver dans la colonne ci-contre, à droite ou à gauche selon que j'ai changé ou non d'organisation entre le moment où j'écris ces lignes et le moment où vous les lirez.

Je reviens donc à la charge, auréolé d'une gloire sentant bon le laurier mais pas la modestie (il faudrait un jour que j'arrive à caser dans une discussion l'autre sens du mot "modestie", mais j'aborde si peu souvent le domaine de la couture, de la robe chiffonnée et du falbalas coquin que j'aurai du mal... Dommage, il a une si belle définition... *soupir* - fin de la digression).

En effet, j'avais passé sous silence, avec une certaine ingratitude qui me met le rouge aux joues, la gentillesse des rédacteurs dudit blog qui avaient aussitôt mis mon article en lien sur leur blog, attirant ainsi quelques lecteurs, qui ne sont pas restés depuis, une fois dépassé l'effet de curiosité. Et bien, pas rancunière pour deux sous, la rédaction du magazine adulé a commis l'impensable : imprimer dans son courrier des lecteurs, en première page du numéro 6 (printemps 2009), mon courrier d'alors ainsi que l'adresse du blog sur lequel vous êtes en train de vous attarder (en vous demandant comment vous allez compenser et rationnaliser le temps perdu ici).

Voilà, c'est idiot, mais ça me fait vraiment plaisir et ça me touche d'autant plus que telle n'était pas mon intention lorsque je leur ai écrit.

En même temps, je vous avais prévenu depuis longtemps : je ne cherche pas la reconnaissance, mais quand elle se pointe, ça vous chfroufrougne les tripes et l'ego, qu'on le veuille ou non. Mais une fois de plus, l'effet, bien que non désiré au départ, est assumé pleinement.

Merci, donc. Je vous invite à nouveau à vous intéresser de près à ce blog de XXI et au magazine si vous le voulez aussi (à ce sujet, si vous avez l'occasion de feuilleter le portfolio du numéro 5 sur cette vallée d'Afghanistan, prenez le temps de vous imprégner de ces photos, de ces visages... et de ces légendes. C'était magnifique !)

MORT AUX BLOGS ! LAISSEZ LA PLACE AUX RARES QUI VALENT LE COUP !!! OUI A L'EPURATION BLOGUESQUE !!!

Je sacrifie le mien sans hésiter si j'ai l'assurance que celui de XXI devient une institution reconnue, un pilier institutionnalisé du paysage internété français.

Bonne lecture...


Posté le 06/04/2009 | 97 consultations | 4 commentaires | Voir et commenter l'article

La persistance de l'intangible

Lecteur, tu es fascinant...

...et mystérieux à la fois. Un mois et demi. 44 jours. 1056 heures et des poussières. C'est depuis tout ce temps que je n'ai rien écrit ici, et pourtant, après une chute de fréquentation spectaculaire et légitime, le nombre de visites quotidiennes s'est stabilisé et n'a quasiment pas moufté pendant 5 semaines... Explique-moi ça, lecteur ! Comment se fait-il que tu sois encore là ? Qu'est-ce qui peut bien te pousser à venir vérifier chaque jour si, par le plus grand des hasards, je n'aurais pas fait étalage d'un quelconque coup de gueule, d'un questionnement sans queue ni tête, d'une logorrhéique réflexion comptoirophilosophique ?

Oui, je l'avoue sans honte, j'ai cédé au jeu de l'audimat bloguesque et j'ai regardé quel était le taux de popularité de cet espace ni utile ni inutile tel un subtile nautile éthylé alité et étiolé sous les étoiles... Hum, pardon, désolé, j'ai consonnancé compulsivement ; ça fait tellement longtemps que je n'ai pas écrit, et comme je parle peu, les mots se sont bousculés pour sortir. Ils ont vu que je m'exprimais, ils ont voulu être de la fête...

Pouf pouf, comme disait l'autre. Reprenons.

Voici donc diverses données sans le moindre intérêt : des lecteurs patients (ou pas) qui viennent chaque jour... De mon côté, je mesure prétentieusement une sorte de "notoriété" dont vous m'habillez sur un graphique qui n'est pas sans rappeler les colonnes de Burennes si ce con les avait peintes en bleu plutôt que de les camoufler en zèbres... J'avoue ne pas bien comprendre le pourquoi. Pourquoi s'intéresse-t-on (dans une certaine mesure qui pousse quand-même à l'humilité, faut pas déconner, c'est pas non plus les 80 000 spectateurs du Stade de France qui se pressent sur ce blog... Il faudrait d'abord qu'ils sachent lire...) Hmmm... Interruption digressive trop longue, je recommence : pourquoi, donc, s'intéresse-t-on à cet espace où le vide cotoie le rien, lui-même en passive interaction avec l'absurde ? Viens-tu par réflexe, par habitude, par choix, par un désir impatient de te repaître de ma prose comme tu attendrais la sortie du nouvel album de Marc Lavoine en maudissant l'inculte vendeur de Virgin qui rend encore plus insupportable l'attente de par son agaçant regard vide lorsqu'il te répond de sa voix incomplètement muée : "nan, ch'sais pas quand ça sort" ? Je sais, j'exagère et je déconne un peu, mais cette idée m'amuse car elle crée chez moi un sentiment complètement inédit : la starification (non, je suis pas modeste aujourd'hui, faites pas chier, j'ai pas envie). Ce que je veux dire, lecteur assidu et adoré, c'est qu'en constatant que ta présence ici est persistante alors que l'intérêt du lieu reste quand-même anecdotique, j'ai l'impression d'être "attendu". Et je constate que je n'ai jamais vraiment eu ce sentiment, ou du moins pas dans ce contexte. D'abord parce que je ne suis jamais en retard, que j'ai horreur de ça, ou alors à peine mais dans ce cas c'est volontaire (car se faire attendre, c'est se faire désirer, mais ça ne doit pas excéder les 5 à 10 minutes). Ensuite parce que ce contexte, justement, me semblait jusqu'ici tellement virtuel, tellement transparent, tellement... inutile que j'étais à peu près certain qu'il allait être oublié rapidement.

Et puis on m'en reparle à gauche, et puis à droite, et puis je trouve ma soeurette adorée en flagrant délit de lecture de ce bloug il y a deux jours à peine... Et là, je me dis que mince alors ! J'étais à peu près certain d'avoir rejoint dans l'abîme les blogs à la con sur lesquels je m'acharne et qui croupissent au fond du puits de l'inconsistance universelle depuis qu'ils ont été abandonnés au profit de Facebook. Oui, FB pour les intimes, c'est encore "mieux" parce que maintenant, les mauvaises photos de soi et des copains-copines prises au téléphone portable pour se persuader qu'on existe dans le monde, on n'a plus besoin de les mettre en ligne soi-même (trop contraignant !) donc on laisse faire les "amis". Quand aux textes, ils y sont réduits à leur plus simple expression : le commentaire laconique et dysorthographié.

Facebook, c'est un problème de contenant-contenu : on fignole la devanture, l'enseigne, l'apparence, on lustre et on vernis le bois des meubles pour que ça brille et que ça en jette, mais dans la bibliothèque qui sent bon le Plizz, c'est même pas sûr qu'on trouve ne serait-ce qu'un "Oui-Oui"...

Je reviendrai peut-être à l'occasion sur ces communautés virtuelles, mais pas maintenant. Là, il est tard, j'ai envie de me taper des rillettes, une soupe de légume, un peu de fromage, un kiwi, n'importe quoi mais j'ai faim ! Donc je m'arrête là.


Posté le 02/04/2009 | 86 consultations | 4 commentaires | Voir et commenter l'article

Individualisme 2 : tolérer l'aut' con, là.

"Bonjour, je m'appelle Fred...

...et je suis un individualiste." Voilà ce que donnerait la phrase de présentation dans une Association des Individualistes Anonymes, Ce serait marrant ça, une thérapie de groupe pour se soigner de ça ! Paradoxal. Un peu comme fonder un Club pour Asociaux, un Collectif de Solitaires, ce serait absurde. Et pourtant, l'environnement où nous évoluons et qui ne peut pas se passer de mettre les gens dans des cases et ces cases dans des casiers, lesquels sont numérotés et fichés dans un listing, cet environnement semble désireux de cataloguer tout un chacun. Et les plus "libres" qui vivent au jour le jour en se cognant pas mal de ce que pensent les autres sont tous regroupés par les medias sous le terme de "marginaux". Comme disait Woody Allen qui avait piqué la phrase à Groucho Marx, "je refuserais de faire partie d'un club qui me voudrait pour membre".

Me revient en pleine tête (aïe !) cette merveilleuse "brève de comptoir" répertoriée (créée ?) par Jean-Marie Gouriot : "T'es qui pour juger les autres, pauv' con !" En effet, la bascule s'opère ici, et généralement sans anesthésie. C'est la tolérance qui fait qu'on tendra plutôt vers la communauté que vers l'individu. En fait, ça m'a frappé récemment lors d'une discussion un poil tendue avec ma franginette durant laquelle nous comparions son désir ardent d'être intégrée à un groupe et ma tendance naturelle à me positionner de manière excentrée (mais pas excentrique car je ne cherche pas à me démarquer de manière ostentatoire non plus). Nous ne comprenions pas à quel moment nos chemins avaient divergé sachant que nous avions reçu la même éducation et le même sens des valeurs. Le point de vue sororal étant aussi buté que le mien, nous en étions restés là, elle dans son groupe, moi dans ma tourelle d'observation.

Et dernièrement, le déclic (rien à voir avec Manara... malheureusement). A un moment donné de cette période toute pourrite qu'est la pré-adolescence, tout un chacun ressent le besoin naturel de forger son image en s'intégrant à un groupe de pairs, avec des codes, des références, une popularité si possible... Faire partie de ce groupe, c'est accéder à un rang social supérieur dans la tête pré-pubère du p'tit con qu'on est tous (ou presque, et non je ne m'exclue pas des p'tits cons) à cet âge-là. Pour moi, c'est devenu clair comme de la vodka de roche : c'est là que ça a chié, c'est là que ma soeurette a fait la différence, qu'elle a eu son ticket d'entrée. Rapidement elle a su s'intégrer et a barboté là-dedans comme un poisson dans l'eau. Comme pour tout, il y a du bon et du moins bon, mais l'essentiel est qu'elle ait été bien dans ses baskets roses et épanouie à ce moment clé de son ontogénèse.

De mon côté, quelques tentatives... Approches plus ou moins subtiles et lentes, étant d'une timidité maladive, ça prend un peu plus de temps que d'entrer dans la boulangerie pour acheter une baguette. Le groupe est là, faisant à peine attention à l'intrus, puis quand celui-ci manifeste une velléité d'intégration ("je peux jouer aussi ?") toisant l'impudent. Pour résumer ça donne :

- Tu veux être des nôtres ?

- Heu... ouais...

- Hmm... Attends je réfléchis... Non, on préfère continuer à te jeter des pierres.

- Allez quoi !

- Non, t'es trop con, et en plus t'es le premier de la classe...

Hé non, le chef de groupe n'a pas peur de la contradiction, et aucun de ses coreligionnaires ne songe seulement à relever l'incongruité de son propos, trop occupés à railler la mine déconfite de l'exclus qui, pour son plus grand bonheur - mais il ne le sait pas encore - vient d'être recalé à l'examen d'entrée au groupe des footeux de la cour de récré. Ecoliers insouciants, sachez que si vous commencez votre tentative de vie sociale avec des lunettes et de bons résultats, vous intéresserez les profs, mais les filles et la notoriété vous ignoreront superbement.

Sachant que cet exemple se répéta à maintes reprises et sous diverses formes jusqu'au moment où l'intéressé s'est rabattu sur des micro-groupes de deux ou trois (bien plus intéressants s'ils sont choisis chez les castes cérébrées de l'établissement scolaire), difficile de se sentir en sécurité au sein d'un groupe d'importance, et encore moins de désirer en intégrer un. La première fois que j'ai vu et entendu Desproges manifester tout seul sur scène, expliquant que le QI du groupe est inversement proportionnel au nombre d'individus qui le composent, j'ai senti résonner la suave et inattendue musique de la compréhension et j'ai accueilli à bras ouverts mon propre comportement. Comme dit l'humoriste sus-cité, "à plus de quatre on est une bande de cons, alors a fortiori, moins de deux c'est l'idéal".

Bon, bien sûr, je n'adhère pas à 100% et je suis heureux lorsque je suis entouré de ma poignée d'amis (je n'en ai peut-être pas assez pour faire une équipe de rugby, mais au moins ceux-là, j'en suis sûr), mais je dois avouer que je me sens mieux quand je les vois par petits groupes de deux ou trois... J'ai même testé, un temps, du groupe plus important, mais la déception a été d'égale intensité que la joie qu'il me semblait éprouver alors : des faux-semblants, une hypocrisie inévitable (le mensonge est gage de survie dans les agglomérats socio-humanoïdes), des rivalités rampantes, etc... Quelque part, cette insouciance et cette envie de faire partie du groupe me manquent un peu parfois. C'est le "rêve ennemi et pourtant passionnément convoité" que Proust exprime quand il n'est pas occupé à fourrer des madeleines à la confiture de jeunes filles en fleur.

Et puisqu'on navigue sur l'océan du paradoxe, il me semble même que j'ai commencé à intégrer de petits groupes lorsque j'ai totalement accepté ma part d'individualisme.

Actuellement, j'en suis donc au stade sartreux de "l'enfer c'est les autres" tout en sachant l'autre, c'est aussi moi. Autrement dit, j'ai toujours en tête la certitude que les groupes soient composés d'individus pensant moins cons que le groupe n'en a l'air, ce qui m'aide à supporter le comportement grégaire ; et d'un autre côté, je ne juge pas celui qui se démarque car je sais qu'il n'est pas aussi seul qu'il le montre, et que s'il l'est quand-même, ce n'est pas par plaisir.

On n'est jamais seul parce qu'on le veut.

Allez, je vais me mettre un DVD, ça me donnera l'impression d'avoir de la compagnie.


Posté le 17/02/2009 | 89 consultations | 2 commentaires | Voir et commenter l'article

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